Caméra fixe. Soleil blanc. Sable jaune.
Ça sent la sueur, la pisse, la bière et la trouille.
Pas besoin d’inventer l’enfer.
Ils ont vendu les billets.
Il entre vivant, putain, voilà déjà le contraste,
Vous entrez pour le dimanche, lui pour finir en carcasse.
« Il est né pour ça », cette phrase est magnifique,
Donc si on programme la mort, elle devient artistique ?
Belle vie dans les prés ? D’accord, prenons votre logique :
Quelques années de prairie rendent l’abattoir romantique ?
Une enfance au soleil n’efface pas l’agonie,
Un beau début de livre n’excuse pas la dernière saloperie.
Premier tercio, picador, la pique attaque le garrot,
Vous dites « équilibre », moi j’vois du sang sur son dos.
Puis viennent les banderilles, plantées pour le spectacle,
Et vous nommez « bravoure » ce parcours à obstacles.
Vous dites : « Il charge encore, regarde comme il est fier ! »
Mais résister à la douleur n’absout pas celui qui la sert.
Sa force n’est pas un consentement signé devant notaire,
Être capable de combattre ne veut pas dire vouloir le faire.
Olé pour la pique.
Olé pour le sang.
Olé pour la lame
si le costume est élégant.
Mets des paillettes sur la merde,
mets du latin sur le meurtre,
ça reste un être qui souffre
pendant que les gradins beuglent.
Bétail debout, bétail qui sourit,
Vous appelez ça culture quand la victime crève en musique.
Bétail debout, belles chemises, belles manières,
Du sang sur le sable et du champagne derrière.
Olé, olé, cachez la plaie sous les fleurs,
Olé, olé, donnez un joli nom à la peur.
Tradition, passion, patrimoine sacré,
Une souffrance reste une souffrance, même bien décorée.
« Sans corrida, cette race disparaît ! »
Putain, quel argument de génie :
« Laissez-nous les tuer en public,
sinon on arrête de leur donner la vie. »
Donc l’existence devient rançon ?
Tu nais parce que j’achète ton exécution ?
Conserver une race uniquement pour la saigner,
C’est pas la sauver, c’est organiser son marché.
« Ça crée des emplois ! »
Les casinos aussi brassent du fric.
Le pognon transforme pas automatiquement
une pratique en truc éthique.
« Les éleveurs les aiment ! »
Je veux bien, et j’me fous pas d’eux.
Mais aimer l’animal qu’on élève
ne rend pas son supplice moins douloureux.
« Au moins sa viande est mangée ! »
Ah, merveilleux putain, remboursement moral :
Si le cadavre finit en assiette,
la douleur devient légale ?
Mange ou mange pas, c’est même pas la question,
Le steak n’efface pas les banderilles de l’équation.
Utiliser le corps après sa mort ne rembobine rien,
Ça recycle une dépouille, ça n’efface pas son chemin.
« C’est notre identité. »
Votre identité peut évoluer.
On a enterré mille coutumes
sans que les peuples cessent d’exister.
La tradition décrit ce qu’on faisait hier,
Elle ne décide pas de ce qu’on doit faire demain.
Sinon chaque vieille horreur deviendrait nécessaire
simplement parce qu’un grand-père l’aimait bien.
« Mais c’est de l’art ! »
Possible. Et alors ?
L’esthétique n’accorde aucun passeport moral.
Une mise en scène peut être superbe,
un geste superbe peut rester brutal.
Une cape rouge, une posture, une arène solaire,
de la musique, du rythme, un costume légendaire...
Tu peux admirer la chorégraphie, la technique, l’histoire,
et quand même dire : la souffrance n’est pas obligatoire.
Ça, c’est le truc que votre putain de débat évite :
on peut garder l’art sans garder la victime.
Garder la danse, le costume, l’arène et le symbole,
sans planter quoi que ce soit dans une colonne vertébrale.
« Mais le taureau est dangereux ! »
ÉVIDEMMENT.
Vous avez sélectionné pendant des générations
un animal puissant pour qu’il combatte dans l’événement.
« Le torero risque sa vie ! »
Oui.
Et le risque volontaire d’un homme
ne rend pas involontaire le risque de l’autre.
« Il peut gagner ! »
Gagner quoi, connard ?
Une grâce exceptionnelle
dans un scénario conçu pour qu’il meure ?
« Il meurt dignement ! »
La dignité, c’est ton mot.
La douleur, c’est son corps.
« Vous ne comprenez pas la culture ! »
Comprendre n’oblige pas à applaudir.
On peut connaître l’histoire d’une chose
et décider de la finir.
Et voilà le matador, statue de virilité,
la poitrine sortie, la mâchoire contractée.
Face à une bête déjà piquée, déjà blessée,
et vous mesurez le courage au nombre de passes réussies.
Je nie pas le talent, je nie votre raccourci :
le talent d’un homme n’annule pas ce que l’autre subit.
Tu peux être virtuose en faisant un truc de merde,
La maîtrise rend précis, elle ne rend pas juste le geste.
Puis vient l’estocade.
Silence.
Attente.
Le corps cherche encore comment rester debout.